| | Quelle
prévention contre la drogue ? Par Tony Anatrella
La mode actuelle est aux
méthodes comportementalistes dont l'argument principal est de croire qu'il suffit
d'expliquer rationnellement et de proposer des produits de substitution pour convaincre
quelqu'un de modifier ses conduites. Quoique efficaces dans certains cas bien
précis, elles ne tiennent pas compte de l'histoire subjective de l'individu et
font l'impasse sur les délais psychologiques nécessaires à une " guérison
" psychique. Et ce ne sont pas non plus des slogans peaufinés par des agences
de communication ou des films publicitaires réalisés par le dernier cinéaste en
vogue qui feront reculer la toxicomanie; un clip n'a jamais atteint un drogué
qui s'en moque. La prévention qui est uniquement centrée sur la question de la
drogue manque sa cible: elle sert à se donner bonne conscience et à éviter de
regarder en face la dissolution de nombreux jeunes, perdus pour la société - tout
cela à grand renfort de budgets colossaux pendant que de nombreux éducateurs travaillent
avec des moyens de plus en plus réduits. Nous limiterons notre propos au
traitement social de la drogue et donc à la question de la prévention. Nous ne
parlerons pas des perspectives thérapeutiques ni de la réinsertion sociale des
toxicomanes qui débouche, dans bien des cas, sur des résultats encourageants.
La drogue a brisé des vies sans jamais apporter le bonheur qu'elle était censée
promettre! Suffit-il de brandir cette menace pour dissuader ses utilisateurs?
La peur pas plus que la culpabilité ne sont des arguments, surtout auprès de jeunes
qui sont spontanément attirés pas ce dernier interdit social. La prévention, qui
ne parle que de drogue, qui s'en tient à en décrire les différentes sortes et
délivrer des informations pharmaceutiques, médicales ou économiques, provoque
l'effet inverse de l'objectif qu'elle recherche. Un tel propos serait même plutôt
incitatif pour les personnalités les plus fragiles! Le slogan " La
drogue, parlons-en " nous paraît sous cet angle très révélateur de l'actuelle
politique de prévention. Souvent utilisé de façon incantatoire, il vise dans un
premier temps à inviter au dialogue entre parents et enfants -intention louable
quand on sait combien l'utilisation d'un produit est symptomatique d'un manque
de dialogue. Cependant la drogue ne saurait être l'objet d'une communication interfamiliale,
sauf évidemment en cas d'urgence et quand la pratique, déjà installée, nécessite
l'intervention de spécialistes ou d'associations. Alors, bien évidemment, les
parents doivent eux aussi se manifester. Combien de fois avons-nous entendu des
adolescents nous dire : " Mes parents, les profs ne me disent rien, ils ne
voient rien " ! Et il est clair que, si le dialogue ne préexiste pas, la
communication ne commencera pas avec la drogue. Il faut donc que l'échange se
construise quotidiennement depuis l'enfance. Néanmoins, c'est une erreur de penser
que parents et enfants peuvent parler de tout; les questions intimes, en effet
- sexualité, émotions, fantasmes, sentiments vis-à-vis du père ou de la mère -
ne sont pas faciles à traiter. Un adulte apte à incarner une réelle symbolique
paternelle et qui sait dire non quand il le faut peut alors se révéler essentiel
pour soutenir une personnalité dans son envol vers l'autonomie. C'est dire
combien la prévention qui n'est centrée que sur la drogue peut passer à côté du
problème. Pourquoi cet échec des pouvoirs publics? Une pudeur, pour ne pas dire
une inhibition, les empêche, semble-t-il, de penser les vraies causes de la toxicomanie:
le désarroi de l'adolescent face à ses mutations psychiques, les échecs scolaires,
la fausse égalité d'un lycée ouvert à tous et qui, après avoir constaté ses limites,
laisse aux universités faire une sélection d'autant plus mal vécue qu'elle est
tardive, le contexte inhumain et indigne des cités édifiées sans souci d'urbanisme
dans les années 60, l'instabilité du lien familial, l'immaturité des modèles ambiants,
la démission des adultes et l'absence de formations intellectuelle, civique, morale
et religieuse dignes de ce nom. L'objet du débat ne devrait pas être la drogue,
mais l'apprentissage de la vie, de la qualité de l'existence conjugale des parents,
le réel souci d'une formation, la transmission d'une morale et d'une foi. Nous
perdons notre temps àparler de la drogue; elle n'est qu'un cache-misère, un faux-semblant
qui nous évite de parler d'autre chose et surtout de penser un projet éducatif
plus cohérent dont les objectifs devraient s'articuler autour de quelques principes
communs à tous. Les familles, premières responsables de l'éducation, devraient
pouvoir se faire aider par diverses institutions avec lesquelles elles oeuvreraient
de concert, avec un même état d'esprit, car dans cette tâche tous les partenaires
sociaux sont indispensables. Tandis que les campagnes de prévention sont centrées
sur des objets partiels et symptomatiques. Il s'agit en fait d'une banale thérapeutique
de l'urgence qui, en outre, fonctionne à contretemps car " parler de la drogue
" finit par donner une légitimité aux produits. " La drogue fait
partie de la vie, chacun a ses trucs préférés. La drogue c'est normal puisqu'on
en parle. Ne pas en parler prouverait que ça n'existe pas. " Voilà ce que
nous disait une lycéenne de 17 ans. Raisonnement paradoxal sans doute, mais qui
traduit bien toute l'ambiguïté de la prévention. Qu'on parle de la drogue ne devrait
pas lui donner un quelconque caractère normatif! Mais c'est pourtant à ce résultat
qu'aboutissent la plupart des campagnes. Nombreux sont ceux qui pensent que "
la drogue est un tabou dont il faut parler pour la combattre et la réduire ".
Etrange détournement des mots! La drogue n'est pas un tabou. Quant à ce besoin
systématique de s'affranchir des tabous, il est pour le moins pervers. On l'a
vu, les tabous humanisent et sont nécessaires à la survie des hommes et des sociétés.
Cette notion de tabou, appliquée à la drogue, a moins trait à l'anxiété d'6tre
privé de drogues qu'à la peur de reconnaître ses manques et ses insuffisances.
L'interdit, il est dans le refus d'aborder son intériorité autrement que par des
additifs. Ce qui triomphe ici, c'est une formidable peur de soi, et la fortune
que connaissent aujourd'hui les scénarios d'épouvante - littéraires ou cinématographiques
- ne font qu'orchestrer ouvertement notre peur intérieure. Pour le toxicomane,
la peur est aussi peur de l'autre mais, comme la communication et la présence
d'autrui lui sont malgré tout nécessaires, il y substitue le compagnonnage avec
la drogue censé combler ce grand vide. Mais c'est à une régression de sa personnalité
qu'il aboutit: il a tôt fait de se maintenir dans des états infantiles qui ne
sont plus de son âge. Freud a décrit, dans Pulsions et destins des pulsions, le
type de communication établi par l'enfant quand il s'empare de ce dont il a besoin
pour se développer ou au contraire le rejeter : Le Moi-plaisir originaire
désire s'introjecter tout ce qui est bon et rejeter hors de lui tout ce qui est
mauvais. Pour lui, le mauvais, l'étranger au Moi, ce qui se trouve en dehors,
sont tout d'abord identiques. Malgré sa relation fusionnelle puis narcissique,
le jeune enfant a quand même un accès objectif à la réalité qui ne sera définitif
que lorsqu'il pourra accepter les objets différents de lui et distinguer par lui-même
ceux dont il a besoin. Il fera donc l'expérience de la satisfaction à la mesure
de sa maturation, et c'est dans la réalité, et non pas à l'intérieur de lui, qu'il
pourra engager sa relation avec ces objets. Chez le toxicomane, ce fonctionnement
psychique est perturbé puisqu'il ne parvient pas à accepter la réalité (école,
famille, sexualité, morale, etc.), et laisse la porte ouverte à la peur, voire
à des conduites suicidaires. Tout lui devient occasion de penser que la société
est mauvaise et que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. " Je
me drogue parce que la vie est galère! " A ce slogan on répond par un autre
largement diffusé il y a quelques années par tous les médias: " La drogue
c'est de la merde! " et qui s'inscrivait sur l'image sordide d'un w.-c. A
l'époque, ce discours sadique-anal fit beaucoup parler sans qu'on se rende compte
qu'il renvoyait le toxicomane à des mécanismes psychologiques identiques aux siens.
Cela n'a d'ailleurs pas empêché bon nombre de jeunes de sniffer de la colle en
rigolant sous les affiches du métro. Pis, le jeune homme de 18 ans, qui avait
été la vedette du film publicitaire, a été écroué après avoir été pris en flagrant
délit lors d'un cambriolage où il cherchait à se procurer l'argent nécessaire
à l'achat de doses d'héroïne. Le même garçon, quatre ans auparavant, jetait à
la face des Français des paquets de drogue dans la cuvette des toilettes, cependant
qu'une voix off affirmait " la drogue c'est de la merde! ". Notre propos
n'est évidemment pas de porter un jugement sur ce drame sans en connaître les
raisons exactes mais de nous interroger sur la pertinence de campagnes coûteuses,
annoncées à grand renfort de tapage médiatique, et dont les résultats sont des
plus aléatoires. Une démarche efficace, affirment certains, serait de fabriquer
un documentaire fiction, mettant en scène la vie d'un toxicomane, prisonnier de
sa recherche incessante du produit, sa souffrance, sa solitude, ses chutes dans
la délinquance, la maladie et parfois dans une mort absurde. Autrement
dit, montrer la réalité de l'expérience comme, déjà, certains anciens toxicomanes
devenus écrivains l'ont fait dans des romans ou autobiographies. A cet égard le
récit de l'expérience éthylique de A. Buffet a eu plus d'effets sur certains alcooliques
que les campagnes de prévention officielles. Le problème de la drogue se joue
au coeur de l'individu, c'est lui qui décide de se droguer, et c'est à lui de
vouloir s'en sortir. Sans cette motivation individuelle, suscitée bien sûr par
l'environnement, il est difficile de se guérir de la dépendance. Mais pour diverses
raisons la société n'est pas à même de créer ces motivations et il ne suffit pas
de libéraliser pour sortir d'un mécanisme qui a des racines profondes. Dans plusieurs
pays, comme la Suisse, les expériences libérales ont d'ailleurs abouti à des échecs
dramatiques puisqu'on a pu y assister en direct à la mort médicalisée de nombreux
jeunes qui venaient se piquer dans le parc du Platzspitz à Zurich où ils pouvaient
acheter, échanger et consommer des produits en toute liberté. On a depuis fermé
le parc qu'on s'efforce maintenant de remettre en état pour le public... D'autres
pays ont proposé de prescrire de la morphine et de l'héroïne aux drogués. Cette
toxicomanie sous contrôle médical n'est pas beaucoup plus efficace. Mieux vaut
laisser se développer, chez le toxicomane qui souffre trop de sa dépendance, le
désir de guérir au lieu de lui servir ses doses à domicile. On a aussi vu des
juges dépénaliser la consommation de produits illicites sous le prétexte qu'ils
n'étaient pas réellement dangereux et se rendre ainsi coupable de démission morale.
Il serait absurde de légaliser la drogue alors que le drogué est avant tout un
malade. Nous n'avons pas à donner du plaisir (quel plaisir?) à un toxicomane en
tolérant qu'il s'injecte l'héroïne qui le conduira progressivement à la mort.
La drogue n'est ici que le signe d'une absence de sens, et notre société tolère
le plus important suicide juvénile de l'histoire. La toxicomanie n'est pas une
fatalité. Se résigner à cette conduite en lui apportant une reconnaissance légale
et sociale serait l'acte consacrant la société dépressive, tel Saturne tuant ses
enfants. C'est le sens ultime de cette accusation lancée à la société: "
Nous nous droguons et vous ne dites rien! " Une société qui n'a rien à dire,
rien à transmettre, rien à apprendre, et qui renvoie les individus à eux-mêmes
selon cette formule désolidarisante: " C'est ton problème! " La drogue
stigmatise, plus que jamais, une société dépressive qui accepte de laisser des
individus se retrancher en eux-mêmes et se cacher pour mourir dans le plaisir
de la souffrance..." "Non à la société dépressive", Flammarion,
Paris, 1993, extraits |